Juste après la médaille de bronze obtenue par l'équipe de France en Nouvelle Zélande, Jessy Trémoulière s'est envolée vers Tahiti pour y passer quelques semaines avec ses proches, afin de digérer une Coupe du monde qu'elle a traversée dans la peau d'une remplaçante. L'arrière (73 sel.), repositionnée à l'ouverture ces derniers mois, n'aura disputé qu'une rencontre dès le coup d'envoi, face aux Fidji en poules (44-0), avant de grappiller quelques minutes face au Canada lors de la petite finale (36-0). Désignée meilleure joueuse du monde en 2018, l'Auvergnate (30 ans) n'a pas apprécié la façon dont le sélectionneur Thomas Darracq et son staff l'ont mise de côté sans justifier « honnêtement » leur choix, au cours d'une compétition où le groupe s'est rebellé face à un projet de jeu qui ne lui convenait pas.
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« Quel bilan tirez-vous de cette Coupe du monde, achevée à la troisième place ?
Il y a quand même un petit regret de ne pas être allé en finale, car ce groupe en avait vraiment les moyens. On a échoué de peu en demies face à une valeureuse équipe néo-zélandaise, cela ne s'est pas joué à grand-chose (24-25). On repart avec une médaille autour du cou, c'était le strict minimum. Au niveau collectif, on a su répondre présent, surtout défensivement. Mais offensivement, on a eu beaucoup plus de mal à finir les coups, à jouer le jeu qu'on pouvait produire il y a un ou deux ans.
Justement, les joueuses ont voulu reprendre le contrôle du plan de jeu au cours de ce Mondial...
Oui, cela s'est manifesté petit à petit. Les matches (de préparation) contre l'Italie à Nice (21-0) ou à Biella (26-19) ont été compliqués au niveau du jeu, des filles ne se livraient pas. Contre l'Afrique du Sud (victoire 40-5 en poule), il y avait de nouveau cette impression qu'on n'arrivait pas à se lâcher sur le terrain. Du coup, certaines leaders ont pris les choses en main. Parce qu'une Coupe du monde ne se joue pas tous les ans, et on avait envie de faire une belle compétition. Le groupe a un peu sorti la tête de l'eau et, derrière, on a fait une très belle performance contre les Anglaises (défaite 7-13 en poule). On s'est améliorées. On a vu qu'on jouait de plus en plus libérées, qu'on s'amusait sur le terrain et qu'on pouvait faire de grandes choses.
Et à titre personnel, comment jugez-vous votre Mondial ?
J'aurais aimé jouer davantage, même si, en partant à 32 joueuses, on savait très bien que certaines allaient avoir peu de temps de jeu. Mais je suis déçue, je n'ai pas pu mettre mes qualités au service du collectif. Sur le terrain, je n'ai pas pu aider l'équipe. J'ai pu le faire en dehors, sur les entraînements.
Jessy Trémoulière, 30 ans. (B.Phibbs/MaxPPP)
Avez-vous compris pourquoi vous avez si peu joué ?
Non, je n'ai pas compris. Sur les six matches du Mondial, j'ai eu deux entretiens avec les entraîneurs (le sélectionneur Thomas Darracq et ses adjoints David Ortiz et Gaëlle Mignot). Les choix n'ont pas été justifiés. Il n'y a pas eu d'honnêteté dans nos entretiens, ils m'ont fait des reproches mais ce n'était pas du tout constructif. Ils ont pointé du doigt ce qui n'allait pas, notamment un manque de vitesse. Mais ils savaient dès le début que je n'étais pas la plus rapide.
« En ressortant des entretiens, j'avais l'impression de ne plus savoir jouer au rugby
Après votre match en tant que titulaire à l'ouverture face aux Fidji, quel a été leur discours ?
Je m'étais dit de tout donner et de m'amuser. Il me semblait avoir fait un match assez complet. Je sais me remettre en question et je ne me considère pas comme la plus forte, mais à aucun moment ils ne m'ont sorti une phrase objective et constructive. Ils ne m'ont jamais dit ce que j'avais fait de bien, ils m'ont juste reproché le secteur défensif alors qu'il n'y avait pas eu un seul franchissement dans ma zone.
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Quel sentiment domine aujourd'hui ?
Je leur reproche un manque de respect. Ils ont été malhonnêtes parce qu'il n'y avait pas du tout de discours constructif. J'ai le sentiment qu'on m'a mis la tête sous l'eau, à me rabaisser. En ressortant des entretiens, j'avais l'impression d'être nulle, de ne plus savoir jouer au rugby. Je ne savais pas, sur les entraînements, où est-ce qu'il fallait que je m'améliore pour apporter un petit plus. On avançait un peu à l'aveugle. Mais, sur le terrain et en dehors, je n'ai rien à me reprocher, j'ai tout donné à chaque fois. Face aux Fidji et au Canada, je n'ai pas failli, j'ai essayé d'apporter mon vécu et mon savoir-faire à l'équipe, d'être là pour mes coéquipières. Après, malheureusement, le fait que je sois titulaire, remplaçante ou hors des 23, c'est la décision de trois personnes et je n'ai pas d'emprise là-dessus.
Jessy Trémoulière en action avec les Bleues lors du Mondial. (Photosport/Panoramic)
Avant le Mondial, le staff avait-il clarifié les choses concernant votre statut ?
Quand on décide de me prendre à la Coupe du monde, on me dit que c'est pour ma longueur de jeu au pied, ma vision du jeu, mon expérience, ma longueur et ma vitesse de passe. Le seul point à améliorer, c'était ma défense, sans que ce soit alarmant non plus. Finalement, on ne m'a jamais réellement dit les choses. J'ai le sentiment qu'ils se trouvaient des excuses pour ne pas me faire jouer parce qu'ils avaient déjà un peu leur plan en tête.
Avez-vous pu échanger personnellement avec le sélectionneur ?
Pour ma part, j'ai fait très peu d'entretiens avec Thomas Darracq, parce que j'ai vu la tournure que ça prenait avec lui. Je savais que les raisons pour lesquelles je ne jouais pas n'étaient pas cohérentes, pas sincères et pas constructives.
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Vos coéquipières vous ont-elles apporté un soutien durant la compétition ?
Oui, elles m'ont soutenue parce que ce n'était pas simple. Quand on voit qu'on n'est pas sur les deux premières feuilles de match et qu'on n'a aucune explication, qu'on fait le maximum à l'entraînement... J'étais dans le flou total. Sans mes coéquipières et certains membres du staff, cela aurait été encore plus compliqué. En discutant, on voit les choses différemment, leur aide a été très importante. Elles ont été vraiment adorables, même après la compétition. Elles ont sauté de joie quand j'ai été sur la feuille de match contre le Canada. Ça exprime bien leur état d'esprit .
Comment imaginez-vous la suite ?
Je vais me ressourcer, mentalement et physiquement. J'ai pris quelques vacances à Tahiti. Et après, je vais rentrer à la maison, à la ferme, reprendre mon boulot d'agricultrice. Derrière, on verra si mon contrat avec l'équipe de France sera renouvelé, parce qu'il se termine fin novembre. Puis il y aura le retour en club (ASM Romagnat) avec l'objectif de rejouer, de reprendre du plaisir. Et après, on va essayer de postuler pour le Tournoi des Six Nations (à partir du 25 mars 2023). »