La phrase porte en elle une violence assumée. « Ce que je préfère, ce sont les quatre bastos que je lui ai mis dans le buffet. » Ce 22 mai 2023, Loïk Le Priol la fanfaronne à plusieurs reprises. Il se pense abrité des oreilles indiscrètes par l’épaisseur des murs de sa cellule de Fleury-Mérogis. Un surveillant, surpris de le voir téléphoner par l’œilleton, s’est attardé derrière la porte. Le maton déduit l’objet de la conversation. La mort par balle de Federico Martin Aramburu, ancienne gloire du Biarritz Olympique, le 19 mars 2022, à Paris. L’affaire pour laquelle Loïk Le Priol est alors détenu.
Sa froideur contraste avec son mal-être en audition. L’homme est apparu ému et plein de regrets. « À aucun moment je n’ai voulu prendre sa vie », a-t-il dit aux juges d’instruction. Il affirme avoir tiré en état de légitime défense. Alors qu’il se battait avec Federico Martin Aramburu, déjà blessé par balle par Romain Bouvier, l’ancien commando explique avoir vu ses traumatismes ressurgir. « J’étais en Afrique. J’avais une menace. Je l’ai traitée. » La conjonction, selon lui, du conditionnement militaire et d’un état de stress post-traumatique (SPT). Un « pur réflexe ». Cette version d’un discernement aboli ou altéré, donc d’une responsabilité pénale amoindrie, est au centre des débats. Elle n’a pas empêché les magistrats instructeurs, le 25 octobre, d’ordonner son renvoi devant la cour d’assises, avec trois autres personnes.
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Pour l’avocat de la famille du rugbyman argentin, la reconstitution organisée mercredi 8 novembre a mis en exergue la résolution de Loïk Le Priol au moment de tirer. Il est le seul mis en examen à avoir participé
Opération Serval
Si cette décision est encore frappée d’appel, elle s’appuie en partie sur les avis de trois psychiatres et deux psychologues. Ils se sont penchés sur le SPT de Loïk Le Priol. Un héritage de l’opération Serval, au Sahel. Entre 2013 et 2015, à peine majeur, il est l’un des cadets du commando de Montfort. Cette unité d’élite de la marine intervient sur des théâtres particulièrement hostiles. Reconnaissance et destruction à distance.
En juin 2015, après avoir été blessé au Mali, décoré à plusieurs reprises, le voilà stationné à Djibouti et pris dans une affaire de violence. Accusé, avec d’autres militaires français, d’avoir molesté une Éthiopienne. Les faits, qu’il conteste, précipitent son retour en France. Sur recommandation des médecins militaires, il est pris en charge à l’hôpital d’instruction des armées Percy « pour état de SPT lié à des événements survenus dans le cadre de son activité professionnelle ».
Selon la première expertise psychiatrique menée dans le cadre de l’affaire Aramburu, en avril 2023, ce « choc post-traumatique archétypal est encore indiscutable aujourd’hui », bien que Loïk Le Priol tente de le dissimuler sous un vernis de courage et de virilité. Le psychiatre retient une altération du discernement, « dans une légère mesure ». « Un bouillonnement pulsionnel que le sujet a du mal à canaliser et qui s’exprime dans certaines circonstances favorisantes, décuplées par l’alcool. »
« Une atteinte violente sur son honneur entraîne une réponse violente qui [lui] apparaît légitime »
Le soir des faits, Loïk Le Priol a passé la nuit à boire. Il a enquillé les chartreuses (liqueur à 55 degrés d’alcool) dans un restaurant, avant de rejoindre Le Mabillon, à partir de 4 h 50, pour un dernier verre. Dans cette brasserie du boulevard Saint-Germain, en compagnie de Romain Bouvier et de sa compagne, Lyson Rochemir, il croise Federico Martin Aramburu et Shaun Hegarty, son associé et ami, actuel président du Biarritz Olympique. D’abord cordial, le ton chavire au fil des minutes. Les poings parlent lorsqu’Aramburu fait basculer la chaise de Loïk Le Priol. Le drame clôt la bagarre. L’Argentin s’effondre, touché par six balles tirées par Romain Bouvier et Loïk Le Priol.
Tiré du chapeau
Pour ce dernier, une contre-expertise, rendue en avril 2024, lie, elle aussi, passage à l’acte et alcool. Ses coauteurs aboutissent en revanche à une conclusion différente : « Ni [le] diagnostic [de SPT], ni son conditionnement par l’armée ne peuvent être valablement conçus aujourd’hui comme des facteurs d’atténuation de son discernement ou du contrôle de ses actes. » Les traits de personnalité de Loïk Le Priol, associés à la boisson et à l’humiliation d’une lutte dans laquelle il n’a pas le dessus, auraient été déterminants. Les psychiatres relèvent « sa pulsionnalité agressive et la force de sa destructivité ».
Ils vont jusqu’à remettre en question la persistance du SPT. Leur sujet n’a pas investi le suivi proposé par ses médecins après 2015. Se contentant d’avaler des pilules. D’après les experts, aucun symptôme ne s’est manifesté dans les mois précédant le meurtre. La nuit des faits, Loïk Le Priol conduit une jeep sans carrosserie, il se rend dans des lieux clos et finit par s’installer en terrasse, dos à la rue. Peu révélateur d’une hypervigilance. Les experts décrivent le discours du mis en examen comme « parfaitement équivoque concernant [le] syndrome, mettant sans cesse en avant le déni de sa pathologie pour justifier d’un suivi amateur, tout en la tirant systématiquement du chapeau quand il est en difficulté sur le plan judiciaire ».
Sentiment de vulnérabilité
Le regard des psychiatres est complété par deux psychologues. Le premier retient une « invasion traumatique invalidante » que Le Priol tente de cacher par honte. L’expert souligne « qu’un sentiment de persécution, ou pour le moins d’atteinte violente sur son honneur, entraîne une réponse violente qui [lui] apparaît légitime ». Les détonations, le sang dans la bouche et l’heure ont pu favoriser une dissociation. Le ramener à une scène de guerre. Le psychologue y met néanmoins deux bémols : la dissimulation de l’arme du crime et des appels à son avocat. Des comportements plus terre à terre. Son confrère ne relève pas de trouble, « si ce n’est une vulnérabilité particulière et une personnalité post-traumatique ». « Cet événement a réactivé d’autres traumatismes, notamment ceux liés à l’armée. »
Les mêmes souvenirs qui, associés à ses idées politiques, ont poussé Loïk Le Priol à s’armer. Dans la France post-attentats, il explique aux juges d’instruction porter une arme dans les lieux où il se sent vulnérable. Avant de préciser que depuis son retour d’Afrique, il n’est serein nulle part.
L’affaire Klein
En 2022, l’altération du discernement de Loïk Le Priol a été retenue dans le dossier Édouard Klein. Il a été condamné à quatre ans de prison dont deux avec sursis pour
des violences sur cet ancien chef du Groupe union défense (GUD). En 2015, ce dernier subit un tabassage par cinq sympathisants du groupuscule d’extrême droite, dont Loïk Le Priol et Romain Bouvier. De longues minutes d’ultraviolence et d’humiliations. Sur une vidéo, la victime apparaît nue et ensanglantée. Le Priol tient un couteau. Pour le psychiatre, il relevait alors d’un trouble psychique. L’expert précise qu’une « pathologie post-traumatique n’est pas de nature à favoriser en elle-même un passage à l’acte ». Arrosée d’alcool, c’est une autre histoire.