Il y a l'Histoire d'abord, celle avec un grand « H », que Dries Van Heerden connaît sur le bout des doigts : « 1688, les Huguenots débarquent en Afrique du Sud » après l'interdiction du protestantisme sur le territoire français. « C'est le point de départ de la relation particulière entre les deux pays, insiste l'ancien troisième-ligne. C'est ce qui fait que vous avez tous ces noms français en Afrique du Sud, les De Villiers, Du Plessis, Le Roux, etc. » Maintenant, il y a aussi la relation singulière entre les rugbys des deux pays, celui de France, qui n'a jamais totalement rompu les ponts avec celui d'Afrique du Sud, boycottée sur la scène internationale jusqu'en 1992 en raison du régime d'apartheid.
« C'est pour cela que je suis arrivé en France », se souvient Dries Van Heerden. « Je faisais mes études à l'Université de Stellenbosch. Pour progresser dans le rugby, il fallait partir. Dans les années 1980, beaucoup ont été envoyés en Italie, en France, en Angleterre. Malgré la langue, je suis parti en France, à Tarbes, parce que c'était près de Toulouse. Pas pour le rugby mais pour Airbus car je voulais entrer dans l'aviation. Je suis resté juste le temps des vacances universitaires, pour y retourner l'année d'après, en 1988, après avoir mis mes études de côté. Avec le Tarbes de Philippe Dintrans, on a atteint la finale du Championnat, battu par Agen. Puis j'ai rencontré ma femme... » Et Dries Van Heerden vit toujours dans la région.

« C'était un peu bizarre. Mais je m'appelle Bernard Le Roux et je ne suis pas certain que tout le monde se soit rendu compte que j'étais sudaf »
Bernard Le Roux, 47 sélections de 2013 à 2021
Quelques années plus tard, en 1992, il a porté deux fois le maillot bleu. « J'étais le deuxième Sud-Africain après Eric Melville (l'ancien Toulonnais décédé en 2017 a eu six capes entre 1990 et 1991) à jouer pour l'équipe de France. Un honneur ! J'ai parfois été critiqué à l'époque, comme Eric l'avait été. On venait d'un pays avec un système politique terrible et j'avais cette opportunité pour vivre le sport que j'aime ! »
L'apartheid a disparu mais le lien entre les deux pays ne s'est pas coupé. Après les deux pionniers Melville et Van Heerden, neuf autres Sud-Africains ont porté le maillot bleu, jusqu'à Paul Willemse, le dernier en date. Nombreux sont les joueurs à évoluer à tous les niveaux du rugby français. Sur les 33 Boks, ils sont dix à jouer ou à avoir joué en France et Siya Kolisi (Racing 92) et Marvin Orie (Perpignan) vont arriver après la Coupe du monde. En Top 14, rares sont les clubs à ne pas compter un ou plusieurs joueurs sud-africains dans leur effectif (Pau, Clermont et Oyonnax cette saison).
« On vient parce qu'il n'y a pas de place pour tout le monde en Afrique du Sud et qu'on a la possibilité de jouer dans le Championnat le plus relevé du monde. Puis on reste car la culture française nous attrape »
Antonie Claassen, 6 sélections (2013-2014)
Au Racing 92, ils seront cinq (plus deux espoirs) dont, bien sûr, Bernard Le Roux, 47 sélections avec les Bleus. « Il y a une tradition au Racing et au Stade Français. Ça nous permet de nous retrouver pour des barbecues. J'ai passé la moitié de ma vie en France et, sportivement, je suis bleu et le serai dimanche. Quand j'ai été appelé la première fois en équipe de France, en 2013, c'était un peu la mode. On était plusieurs à cette période avec Rory Kockott, Daniel Kotze, Scott Spedding, Antonie Claassen. C'était un peu bizarre. Mais je m'appelle Bernard Le Roux et je ne suis pas certain que tout le monde se soit rendu compte que j'étais sudaf », sourit le deuxième-ligne des Ciel et Blanc depuis 2009.

Antonie Claassen, le fils de Wynand, international springbok, se souvient de quelques critiques quand il a étrenné la première de ses six sélections en bleu en 2013 : « On se posait des questions sur notre motivation. Mais c'était une telle fierté de porter ce maillot. Quand on voit le nombre de joueurs sud-africains qui ont choisi de rester en France après leur carrière, on ne peut pas parler de mercenaires. On vient parce qu'il n'y a pas de place pour tout le monde en Afrique du Sud, même pour de bons joueurs, et qu'on a la possibilité de jouer dans le Championnat le plus relevé du monde. Puis on reste car la culture française nous attrape. »
Et active le réseau quand la relève veut suivre dans leur pays d'adoption pour que la source reste vive : un petit coup de fil, un avis, un conseil pour faciliter la venue d'un jeune joueur attiré par un horizon moins bouché, moins dangereux au regard de la situation du pays. Quelques Français - et non des moindres, ont fait le voyage dans l'autre sens, Fabien Galthié, Clément Poitrenaud, Laurent Cabannes, Frédéric Michalak notamment, ou Yannick Bru la saison dernière, ont enrichi leur bagage en allant se frotter aux méthodes d'entraînement, mais sur une durée limitée.

« C'est une attirance à double sens, estime Brian Liebenberg (12 sélections en Bleu). D'un côté, on est fasciné par l'aspect physique du rugby sud-africain, par l'état d'esprit des joueurs, leur application à répéter les efforts, par les valeurs de combat. De l'autre, on envie le jeu de passes, d'évitement, de mouvement des Français. Les Sudafs ont plus envie de jouer en France qu'en Angleterre. C'est parce qu'il y a contraste, qu'il y a attirance mutuelle, sinon on serait dans la jalousie. Mais dimanche, je ne crois pas qu'on sera dans l'attirance », conclut en souriant l'ancien centre du Stade Français.
Dries Van Heerden : 2 sélections (1992).
Pieter de Villiers : 69 sélections (1999-2007).
Steven Hall : 2 sélections (2002).
Brian Liebenberg : 12 sélections (2003-2005).
Antonie Claassen : 6 sélections (2013-2014).
Daniel Kotze : 4 sélections (2013-2017).
Bernard Le Roux : 47 sélections (2013-2021).
Rory Kockott : 11 sélections (2014-2015).
Scott Spedding : 23 sélections (2014-2017).
Paul Willemse : 28 sélections (depuis 2019).